Évaluation de la demande: en vaut-il la peine?

En anglais.

Partout dans le monde, les nouveaux médecins prêtent le serment d’Hippocrate, destiné à leur rappeler leur obligation de faire le bien et de ne causer aucun préjudice quel que soit le statut socio-économique de leurs patients. Dans le domaine du développement international, les praticiens ne prêtent pas un tel serment mais sont exhortés à écouter et à apprendre des communautés dans lesquelles ils travaillent.

En tant que spécialistes en développement, beaucoup d’entre nous connaissons l’histoire du village où des travailleurs humanitaires avaient construit un puits destiné aux femmes, mais ces dernières préféraient marcher pendant quatre heures pour aller chercher de l’eau parce que c’était la seule occasion qu’elles avaient de se retrouver entre elles. Ou encore l’histoire de Water of Ayolé qui illustre l’échec d’un projet de pompe à eau au Togo parce que les exécutants de ce dernier ont pris des décisions unilatérales sans consulter les principaux acteurs communautaires pour comprendre ce dont ils avaient besoin. Le dénominateur commun entre ces histoires est qu’une entité externe a mis en œuvre une initiative de développement, sans évaluer comment elle serait reçue dans le contexte local soulevant ainsi une importante question que toutes les organisations et praticiens du développement devraient se poser: mon soutien est-il souhaité? Si oui, comment dois-je procéder pour répondre aux attentes des bénéficiers?

En Afrique subsaharienne, le Collaboratif Africain pour des Solutions de Financement de la Santé (ACS) vise à faciliter les processus de collaboration, dirigés par les pays ou le projet opère, pour identifier et relever les défis de mise en œuvre des politiques et stratégies conçues pour atteindre la Couverture Sanitaire Universelle (CSU). Dans le contexte du projet ACS, l’« évaluation continue de la demande» est le processus par lequel les principales parties prenantes expriment ce dont elles ont besoin et comment elles veulent y parvenir. Suite au lancement du projet, ACS a publié un blog qui fait appel à trois changements dans le soutien de la communauté mondiale au financement de la santé pour atteindre la CSU. Cette publication a souligné à quel point le soutien des processus pilotés par les parties prenantes locales est l’élément clé pour atteindre la CSU et bâtir des systèmes de santé solides et durables. A titre de suivi du blog sur les « Trois changements », cette publication partage les expériences et les apprentissages que ACS a tiré de ces efforts d’évaluation de la demande dans les pays qu’il soutient.

Déballer le concept : Que signifie l’évaluation de la demande et pourquoi est-elle importante ?

Pour comprendre l’évaluation de la demande ainsi que les forces et faiblesses inhérentes à sa mise en œuvre, un total de six entretiens semi-structurés ont été réalisés avec les parties prenantes du projet. Deux des personnes interrogées font partie de l’équipe de direction d’ACS, les deux suivantes font partie de l’équipe de mise en œuvre et les deux dernières sont des acteurs nationaux du Bénin et du Botswana. Le Bénin et le Botswana ont été sélectionnés parce qu’ils représentent les premiers pays où le projet a appliqué sa méthodologie complète d’évaluation de la demande à l’aide d’outils contextualisés pour répondre à la demande des pays concernés.

Dans chaque entretien, les participants ont répondu à la question suivante : « Qu’est-ce que l’évaluation de la demande signifie pour vous et pourquoi est-elle importante ? » Les principaux thèmes qui ont émané des réponses fournies sont affichés dans le nuage de mots ci-dessous. Tous les répondants ont fait savoir que l’évaluation de la demande permettrait à l’organisation chargée de la mise en œuvre d’interagir avec les parties prenantes locales afin d’obtenir une représentation précise des priorités nationales, d’aligner ses interventions pour l’atteinte des meilleurs résultats possibles, et de créer un environnement propice à un dialogue inclusif avec les parties prenantes comme première étape dans l’établissement de canaux d’échange d’informations fiables pour la redevabilité et le progrès. Les répondants ont également estimé que cela permettrait aux parties prenantes nationales d’éviter de se voir imposer des priorités externes.

En examinant les définitions de l’évaluation de la demande fournies par chaque participant, il paraît évident que trois éléments doivent être présents pour une évaluation complète des demandes ou des priorités d’un pays : 1. investigation, 2. priorisation et 3. validation. Le but de l’investigation est de répertorier les priorités identifiées par chaque groupe de parties prenantes au niveau national. La priorisation consiste à identifier les besoins les plus importants et à les établir comme priorités nationales avec la contribution significative des parties prenantes nationales. Une fois ces priorités identifiées, il est fondamental d’exposer les besoins les plus importants à l’examen de toutes les parties prenantes pour tout amendement et validation finale.

Les plans de projets ambitieux sont souvent élaborés sans la participation d’une diversité de voix et de perspectives, ce qui peut mener à de graves conséquences – ou tout au moins, entraîner la mauvaise exécution des politiques et de leurs ramifications. Le processus d’évaluation de la demande crée un environnement propice à la collaboration, à l’adhésion des principales parties prenantes au processus suggéré et utilise des évidences pour faciliter le mouvement de l’organisation chargée de la mise en œuvre vers la réalisation des objectifs collectivement recherchés.

Évaluation continue de la demande à la ACS

Pour réaliser un exercice d’évaluation de la demande, le projet ACS suit quatre étapes:

1. Créer une cartographie initiale des parties prenantes, qui comprend un ensemble varié de parties prenantes

Lors de l’engagement initial avec le gouvernement et USAID, ACS crée une cartographie des parties prenantes clés pour le pays en question, comprenant les six groupes de parties prenantes ciblés par le projet. D’autres parties prenantes sont ajoutées à la cartographie au fur et à mesure que le projet acquiert des nouvelles informations dont une grande partie est capturée à travers l’outil de documentation du processus .

2. Prise de contact avec les parties prenantes prioritaires et consultation

L’objectif d’ACS est d’être à l’écoute des demandes ou des priorités des parties prenantes nationales et de définir des activités en conséquence. Avec les informations acquises, chaque engagement du projet ACS avec un pays peut être personnalisé pour répondre aux besoins et aux priorités définis par les parties prenantes nationales.

3. Étape de validation

Avant le lancement de la mise en œuvre et en coordination avec l’USAID, ACS conçoit un ensemble d’activités de soutien sur la base des besoins prioritaires identifiés lors de la phase de consultation et valide les activités proposées auprès des principales parties prenantes nationales pour une dernière mise au point.

4. Mettre en œuvre les activités, réévaluer régulièrement la demande, et ajuster les priorités en conséquence

Tout au long de la mise en œuvre, les équipes pays d’ACS réévaluent régulièrement la demande auprès de l’ensemble des parties prenantes prioritaires pour comprendre les priorités et les changements actuels, puis, en coordination avec l’USAID, adaptent le soutien en conséquence.

Évaluation de la demande: en vaut-il la peine?

Les parties prenantes interviewées ont été invitées à définir les avantages et les inconvénients de l’approche dans le but d’améliorer sa structuration ainsi que sa mise en œuvre. Leurs points de vue sont résumés dans les sections ci-dessous :

Avantages de l’approche

  • Elle ouvre la voie vers une approche ascendante de la conception et de la mise en œuvre des projets de développement qui mène à un impact plus durable.
  • Elle crée un environnement où les voix nationales disposent d’une plateforme où leurs priorités sont prises en compte et traitées avec la plus grande considération. Ces voix nationales guideront les activités des organismes de développement vers des résultats significatifs et adaptés au contexte national. Des recherches ont examiné l’impact d’une collaboration inadéquate dans les arènes de politiques publiques et la façon dont les efforts cloisonnés entravent la conception et la mise en œuvre des politiques. Ils affirment que pour répondre aux questions de politique publique, il faut une approche multidisciplinaire, à perspectives multiples, et collaborative pour la rendre valide, pertinente et durable.
  • Pour les pays, cette approche constitue le fondement d’un succès qui survivra à la durée de vie du projet ou de l’organisme d’appui en créant un environnement national propice à une collaboration fructueuse. L’évaluation de la demande exige que les priorités nationales soient identifiées collectivement, que la priorisation soit transparente et que toutes les parties prenantes aient une voix dans le processus.
  • L’évaluation de la demande donne aux parties prenantes un avant-goût du travail collaboratif et il est probable qu’elles veuillent continuer à travailler de cette façon.

Les exigences de l’approche

  • L’évaluation de la demande est une tâche longue et fastidieuse car les acteurs nationaux ont tendance à avoir des opinions divergentes sur les besoins et priorités de leur pays. Dans les cas où les opinions des acteurs sont partagées, il est souvent difficile que chacun articule les priorités de la même manière. Dans le cas où les acteurs nationaux savent exactement ce qu’ils veulent et sont capables d’articuler leurs besoins, il est difficile de tout synthétiser.
  • C’est un long exercice qui peut retarder le démarrage effectif de la mise en œuvre des activités s’il n’est pas correctement géré. L’absence d’une bonne gestion du temps pourrait conduire à une situation où le projet est continuellement en retard, proposant ainsi des initiatives qui ne correspondent pas nécessairement aux priorités nationales d’un pays donné.
  • Le processus n’est pas aussi simple à pratiquer et peut prendre l’allure d’un exercice politique. Il nécessite alors une facilitation impeccable, de la capacité à identifier les rapports de force et à établir des mécanismes stabilisateurs au service de toutes les parties prenantes.

L’évaluation de la demande est une approche qui appelle à dépasser le cloisonnement du travail en silos et facilite un échange ouvert entre les parties prenantes. En évaluant, priorisant, et en faisant l’inventaire systématique et régulier de ce que les parties prenantes perçoivent comme des besoins critiques, un consensus et un engagement se créent dans le pays autour de ceux qui ont la possibilité pour y répondre. Bien que ce processus ne soit pas facile, il crée une appropriation durable pour atteindre les objectifs communs. Dans le prochain blog, l’évaluation continue de la demande sera analysée à travers les expériences du projet ACS au Bénin et au Botswana pour explorer la faisabilité de la théorie du concept et identifier des apprentissages utiles pour tout praticien du développement international.

Cette publication est rendue possible grâce au généreux soutien du peuple américain à travers l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Le contenu relève de la responsabilité de Results for Development, Duke University Global Health Innovation Center, Amref, Synergos, RESADE, CERRHUD et Feed the Children et ne reflète pas nécessairement les vues de l’USAID ou du gouvernement des États-Unis.

Comments 2 Responses

  1. Yamba October 28, 2020 @ 12:56 pm

    Comme le relève les auteurs du blog, c’est une approche nouvelle qui comporte beaucoup défis dont celui d’être alerte aux changements pour s’adapter continuellement. Les choses vont en effet très vite et c’est vraiment ça le principal défi. Mais pour que cette approche marche, il faut que les parties prenantes aussi sachent ce qu’elles veulent et ne fassent pas du suivisme. Une responsable d’un projet disait dans une réunion que de toute sa carrière, il n’y a que deux responsables au niveau régional et central qui se sont opposés à des interventions prédéfinies de l’ONG dans laquelle elle travaillait. C’est un paradigme réel à briser aussi.

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  2. Dossou Jean-Paul October 28, 2020 @ 11:41 am

    Excellent ! Je crois en cette nouvelle dynamique. J’ai la ferme conviction que la mise en œuvre véritable de cette approche ouvrira de nouveaux horizons plus radieux aux interventions de développement international. Sans cette nouvelle approche nous avançons tête baissée vers une impasse.

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